le silence de la vie

en tentant de faire le point sur ce qui est jetable, conservable, avouable et inavouable (et là, y en a des tonnes, je te jure, on pourrait me faire changer ainsi que ma descendance sur 50 générations au moins), je suis tombée sur ce texte qui n’est pas vieux (1 an voire moins).
je me rappelle l’avoir écrit mais sans savoir pourquoi, un appel à texte peut être ….Bref, je le partage juste pour ne pas le perdre. J’ai eu envie de le modifier – le style est lourd, pompeux, mais le conserve en l’état, dans la mesure où je ne vais rien en faire de plus !

« Elle ne parle plus depuis la mort de sa mère. Tous les examens ont été faits, il n’y a rien. Rien de physiologique du moins. Et je ne sais plus quoi faire, je ne sais pas comment l’aider ».

Il a prononcé ces mots d’une traite. Les yeux posés sur ses genoux, il se tient légèrement vouté. Ses cheveux gris tombent en mèches rebelles sur son front. Il penche légèrement la tête, juste pour apercevoir une petite blondinette, assise parterre, en train de remonter un puzzle de bois. Elle est concentrée, regarde chaque pièce, teste quelques combinaisons, soupire mais n’abandonne pas.

De quand date le décès de votre femme, Monsieur Parlier ?

La femme assise en face de lui remonte distraitement une paire de lunettes à monture fine. Son regard ne lâche pas son interlocuteur. D’un bleu froid, il lui semble qu’elle lit au fond de son âme, sans qu’il ne sache s’il s’agit de bienveillance ou de défiance.

Elle est morte en Février. Le 23. Ça fait presque 10 mois.

Que lui est-il arrivé ? Vous pourriez me parler d’elle ? De votre lien, de son décès également ?

L’homme sursaute, jette un regard angoissé vers sa fille et se retourne brusquement vers la thérapeute, l’air affolé de celui qui se sent piégé. Cette dernière pose une main chaude sur son avant-bras.

Monsieur Parlier, votre fille sait que sa mère est morte. En discuter librement permet d’inclure dans la réalité cet évènement dont elle semble ne plus vouloir parler. Faites-moi confiance, faites-lui confiance.

Justine Saulon est pédo-psychiatre à l’Unité Hospitalière de l’Enfance en Danger de l’hôpital Purpan à Toulouse. Depuis plus de 20 ans, elle reçoit de jeunes enfants en péril : du fait de leurs proches, d’évènements traumatiques qu’ils ont vécus ou dont ils auraient pu être témoins. Elle ne s’offusque jamais des réactions de ses interlocuteurs, a appris même à les anticiper. Fréquemment, les parents tentent de protéger leurs enfants en éludant les difficultés ou minimisant les faits subis : mais non ce n’est pas si grave, et puis regarde, tu es encore en vie, cela aurait pu être pire, tiens un nouveau jouet, comme ça tu n’y penseras plus. N’en parle plus sinon tu ne vas penser qu’à ça : Le travail le plus délicat est souvent à réaliser avec les proches. Votre enfant n’est pas un idiot, vous savez, il ressent les émotions, il comprend le manque. Ce qu’il ne parvient pas toujours à saisir, ce sont les raisons de vos pleurs, les raisons de l’absence. Et c’est sur ces points qu’il faut adapter vos explications à son âge, pas sur ce que vous ressentez. Elle se heurte souvent à la colère des proches qui pensent qu’elle remet en question leur manière de gérer la douleur de leur enfant alors qu’eux même sont dans l’incapacité gérer la leur.

Je n’ai pas l’intention de vous brusquer, ni de vous forcer à quoi que ce soit. Je souhaite juste pouvoir comprendre pourquoi Abbie se tait. Je ferai à votre rythme, mais il m’est impossible d’aider votre fille si je ne connais pas l’histoire de sa famille.

L’homme inspire longuement.

Ma femme et moi nous sommes rencontrés dans les Pyrénées. A Saint-Lary. Elle adorait la neige. Je croyais que je skiais bien, mais lorsqu’elle chaussait son surf, elle volait littéralement sur la piste. On aimait se promener en raquettes, surtout lorsque l’on se faisait prendre dans une tempête de neige ; marcher droit devant avec les flocons qui tourbillonnent autour de nous… Marie adorait ça. Elle a d’ailleurs donné ce goût du froid à Abbie. Tous les hivers, elles partaient une fois, seules, piqueniquer en forêt, à ski de fonds ou raquettes. C’était leur journée à elles. Je les rejoignais juste l’après-midi pour faire le retour ensemble.

Son regard retombe écrasé par la tristesse.

Marie est tombée malade il y a un an. En novembre, on lui a diagnostiqué un cancer du sein déjà métastasé. Inopérable. Elle a toutefois souhaité partir en montagne pour Noël. Elle a voulu nous offrir des dernières vacances féériques. Il a énormément neigé, chaque jour on sortait, on se promenait, on rentrait trempés, on se réchauffait devant la cheminée.

Abbie était-elle au courant de la maladie de sa mère ?

L’homme se tait. Il tort ses mains comme s’il essayait d’en faire sortir la tristesse qui imprègne tout son corps.

Je ne le voulais pas mais Marie ne cachait rien à sa fille. Les médecins lui avaient expliqué qu’ils pourraient peut-être ralentir la maladie tout au plus quelques semaines, mais qu’elle était condamnée. Elle n’avait plus rien à espérer de la médecine. Alors elle a beaucoup parlé à Abbie, oui. Elle lui a expliqué qu’elle partait pour ne plus avoir mal mais qu’elle ne l’abandonnait pas. Elle lui a promis qu’elle la protégerait de là-haut, qu’elle lui enverrait un signe pour lui dire que tout va bien. Elle a tout fait pour la préparer au mieux à son départ.

L’homme se tait, murer dans sa détresse.

La pédopsychiatre a appris à ne pas briser ces silences. Elle se contente de l’observer. On entend le bruit des cubes en bois tentant de s’imbriquer les uns dans les autres. Elle jette un regard à la petite fille. Cette dernière semble absorbée par son jeu, mais elle sait pertinemment qu’elle n’a rien manqué des paroles de son père.

Marie a fait ce qui lui semblait le mieux compte tenu des circonstances et des liens qu’elle avait avec votre fille, vous savez. Comment cela s’est-il passé après ?

NON ! Je ne veux pas en parler, vous n’avez pas le droit de m’infliger cela…

Les larmes trop longtemps retenues coulent enfin. La petite main d’Abbie vient se loger dans celle de son père. La petite fille monte sur ses genoux et l’enlace, sans un mot comme depuis près de 10 mois. Son père enfouit sa tête dans les cheveux blonds de l’enfant, s’enivre de cette odeur de vie.

Justine se lève, remplit un verre d’eau, l’autre de jus de fruit et les tend à ses deux patients, sans un mot. Elle se rassoit, se contentant de les observer, laissant les larmes de Marc se tarir. La petite fille embrasse alors son père et dans un élan spontané se dirige vers la thérapeute. Elle lui caresse la joue et l’embrasse. Cette dernière ne peut s’empêcher de la serrer dans ses bras.

On lui a souvent reproché cette absence de distance avec ses patients. Ce à quoi elle rétorque invariablement que si elle avait souhaité ne pas s’autoriser d’élan de sympathie, elle se serait dirigée vers la médecine légale : là, elle aurait pu comprendre que réconforter un cadavre soit mal perçu par ses pairs. S’occupant de vivants, il n’est pas concevable pour elle de ne pas leur donner une affection aussi spontanée que peut être la sienne.

Ma puce, j’aimerais que tu fasses quelque chose pour moi. Tu aimes dessiner ?

La petite fille acquiesce timidement.

Tu as compris que papa et moi parlions de ta maman. J’aimerais beaucoup que toi aussi tu me parles d’elle. Tu voudrais me le faire sur une feuille ? Me montrer ce qui te fait penser à elle par exemple ?

La petite fille se précipite alors sur la petite table à côté du bureau de la psychiatre. Sans un mot, comme à son habitude, elle s’affaire sur une feuille, coupée du monde qui l’entoure.

Docteur, je vous prie de m’excuser, je ….

Justine, ça m’ira très bien. Je ne suis pas là pour soigner qui que ce soit, mais pour vous donner les armes afin de vous aider sans ces moments si douloureux. Vous n’avez pas à vous excuser. Nous irons à votre rythme, mais vous devez bien comprendre que je n’ai que votre voix pour comprendre Abbie. Elle va me fournir ses propres explications, je ne dois toutefois pas les interpréter faussement.

Cette fois, Marc soutient le regard de la thérapeute et accepte de se livrer.

Lorsque nous sommes rentrés, après Noël, l’état de Marie a empiré, rapidement. Là où les médecins lui donnaient plusieurs mois, ils n’envisageaient plus que quelques semaines, tout au plus. Elle a décidé de revenir à la maison. Abbie était très présente pour sa mère, elle lui racontait des histoires à n’en plus finir, mais Marie ne pouvait plus lui répondre. Elle tentait de lui sourire, comme pour la rassurer, mais je voyais bien qu’Abbie n’y croyait plus. Le dernier jour a été terrible. Marie a hurlé pendant des heures, la morphine ne la soulageait plus. Alors notre médecin est venu et l’a aidé à partir. Elle s’est endormie presque paisiblement, la main dans la mienne et celle d’Abbie.

C’est à ce moment qu’Abbie a cessé de parler ?

Non, avant que l’on enterre sa mère, elle la réclamait sans arrêt. Et puis quelques jours après, cela a été terminé. Elle a cessé de pleurer. Et de parler. Depuis, elle passe des heures à regarder le ciel. C’est tout.

Justine est troublée. C’est inhabituel chez elle d’écouter d’avantage les adultes que les enfants. Généralement, les parents interviennent dans un second temps, alors qu’elle a déjà une idée de leur rôle, de leur place, de leur implication ou de leur absence dans la vie de l’enfant en souffrance. Elle ne peut s’autoriser à avoir confiance en eux.

Aujourd’hui elle est troublée par cet homme et son indicible souffrance. Par cette enfant si expressive malgré un mutisme déstabilisant.

Aujourd’hui elle doit s’avouer impuissante face à cette détresse.

La petite main s’insinue à nouveau dans la sienne. L’autre dépose un dessin sur le bureau. Les yeux gris s’immiscent dans son cœur. Sans un clignement, la petite fille semble s’infiltrer au plus profond d’elle. Mal à l’aise d’être quasiment mise à nue, Justine se saisit de la feuille.

Le coup de crayon est enfantin, évidemment. On devine un bonhomme de neige, des arbres, de la neige qui tombe en gros ronds inégaux. 3 personnes apparaissent également dans ce décor où se côtoient les couleurs de l’arc-en-ciel d’une enfant : rose, violet, bleu et doré.

C’est magnifique Abbie. Qui sont ces 3 personnes ? Maman, papa et toi ?

Un sourire lumineux éclaire le petit visage sérieux et la petite fille se met à acquiescer avec vigueur. De la fierté dans le regard, elle se dirige vers son père, lui caresse la joue et retourne à ces cubes en bois.

Votre fille voit votre famille d’une manière très gaie, comme si le bonheur passé n’avait pas disparu. Vous voyez, elle représente sa mère au-dessus de vous, comme si elle flottait.

Le père acquiesce, autant perturbé par le dessin que par les explications de la thérapeute.

Votre fille a parfaitement compris la mort de votre femme. En la représentant de cette manière, je peux presque affirmer qu’elle l’a même acceptée. Mais en vous dessinant avec les bras levés au ciel, je crois qu’elle a également compris que vous-même n’arrivez pas à la laisser partir.

Marc Parlier se frotte les yeux, abasourdi par les propos de la pédopsychiatre. Il ne sait s’il doit lui en vouloir de deviner ces vérités qu’il tente de se masquer depuis plusieurs mois ou la remercier de sa perspicacité.

Après un rapide regard sur l’horloge située en face de son bureau, le docteur Saulon clôt provisoirement ce sujet.

Nous allons fixer les prochains rendez-vous pour Vous et Abbie. Nous pouvons nous voir dès la semaine prochaine. Cela vous convient-il ?

Pas avant Janvier, nous partons dans quatre jours pour la Réunion. Je ne peux imaginer Noël sous la neige sans elle. Je ne saurais comment l’expliquer à Abbie, alors ….

Alors vous décidez de fuir vos souvenirs, répond-elle en souriant. Nous en reparlerons en Janvier, le 7 à la même heure si cela vous va. Je ne sais ce qui provoque ce blocage aujourd’hui, mais avec certitude je peux vous dire que votre petite fille déborde d’amour. Bon courage pour cette fin d’année Marc. A bientôt petite puce.

Marc est déboussolé par cet entretien. Il aurait tellement souhaité obtenir des réponses, savoir par quel bout prendre son enfant si sage, retrouver leur rires d’autrefois, de cet autrefois qui rimait encore avec papa et maman.

Les jours qui suivent ne sont que tourbillon de rangement, de préparation de valises. Le voyage, pourtant long de plusieurs heures, se déroule sans heurt. La petite fille semble ailleurs, blottit dans les bras de son père.

La Réunion est magnifique à cette période de l’année. Le bungalow qu’il a loué a presque les pieds dans l’eau, presque un avant-goût de Paradis. Presque seulement.

Marc prévoit de multiples activités pour retarder l’arrivée de Noël, comme s’il avait le pouvoir de stopper ce temps qui lui échappe, qui cout inexorablement vers la journée qu’il redoute le plus, la première sans son âme sœur. Abbie s’y prête de bon cœur, passant de longs moments sur la plage. Une enfant parmi les autres, construisant des châteaux de sable dans lesquels se jouent d’espiègles drames. Des princesses, des dragons, des chevaliers qui évoluent dans son monde de silence.

Marc avait prévu une sortie en mer le 25 décembre. Pour voir les dauphins, lui a-t-il promis. Pour ne pas penser à toi, mon amour, se répète-t-il inlassablement comme un mantra dont il sait qu’il est vain. La sortie a été annulée 2 jours avant : le Piton de la Fournaise montrant des signes d’agacement, toute activité marine est donc interdite.

Le réveillon se fait au son de la télévision, au gout du homard et du hamburger Réunionnais à base de poulet et de mangue qu’il lui a confectionné. Il se sent mal. Seul. Il couche Abbie et l’embrasse, lui promet que le Père Noël devrait ne pas l’oublier, elle a été si sage. Elle lui sourit et s’endort en quelques minutes.

Lui tourne dans son lit sans trouver le sommeil. Il se relève, boit du rhum arrangé préparé par le régisseur du complexe. Il espère tomber dans un sommeil sans rêve. Sur le coup des 5 heures, il s’effondre.

Il se voit alors sur une étendu enneigée. Il aperçoit une forme évanescente au loin. Il s’en approche et c’est sa femme nimbée de lumière qui lui apparait, incarnant dans son seul sourire toute la bonté et la bienveillance de l’univers. Vis mon amour, vis ! Il tend une main pour la toucher et ne saisit que la brume.

Il entend sa fille l’appeler, de cette voix qu’il n’a plus entendu depuis 10 mois. Papa, Papa, c’est maman ! Il pleure comme jamais il n’a pleuré. Un rêve ! Un simple rêve le renvoie à la fois à celle qu’il a irrémédiablement perdu et à ce qu’il aimerait retrouver : le rire de son enfant, cette voix qui part dans les aigus par l’excitation. Papa ! Papa !!! Réveille-toi, c’est maman, elle vient nous souhaiter un joyeux noël, elle ne m’a pas oubliée, elle va bien de là-haut viens ! REVEILLE-TOI !!!!

Il ouvre péniblement les yeux collés des vapeurs d’alcool. Abbie se tient au-dessus de lui, le secoue. Allez papa vite ! Il bondit hors du canapé où ses excès de rhum l’ont laissé.

Il l’a prend par les épaules, l’embrasse. « Parle-moi, Abbie, s’il te plait, PARLE » ! Les larmes de son rêve continuent de couler. Il la sert dans ses bras à l’étouffer.

Viens papa, c’est Noël et maman nous a donné un cadeau.

Elle le tire par la main et l’amène à la fenêtre. Les yeux écarquillés, Marc ne comprend pas ce qu’il y voit : des milliers de flocons semblent voler sur la plage. Il se précipite dehors. L’odeur du feu est perceptible. Le Piton doit cracher sa colère à quelques kilomètres de là, maculant le ciel de cendre.

Il sent sa fille le saisir à bras le corps. « Elle va bien Papa, c’est elle qui nous le dit, elle va bien. Et maintenant, moi aussi.

Joyeux Noël mon papa, je t’aime. MAMAN ! JE T’AIME ! »

Marc serre sa fille encore plus fort dans ses bras et lève les yeux au ciel : à travers les nuages de poussière, un rayon de soleil perce délicatement. Il sourit.

Je t’aime mon amour, joyeux noël.


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