Claire : Chapitre 1

By | 7 août 2019

Ceux qui me connaissent savent que je suis sur plusieurs fronts à la fois. j’ai du mal à ne réaliser qu’un seul projet (sinon je m’endors devant la télé, appelle-moi Mamie Camomille). L’écriture a toujours tenu une place importante dans ma vie. Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours eu un carnet à portée de main : il doit y en avoir une dizaine répertoriant mes rêves, d’autres des récits plus ou moins longs. Mon disque dur actuel en comporte pas loin d’une cinquantaine plus ou moins aboutis, plus ou moins finis (souvent moins que plus d’ailleurs). 
J’ai décidé de partager le dernier. Je n’en suis pas nécessairement satisfaite, j’ai conscience de mes énormes lacunes, mais je suis juste un petit peu fière de ma ténacité sur ce projet. (bon …. cela fait quelques mois qu’il végète sur mon clavier, mais il mûrit lentement dans ma tête !).
donc si cela vous dit, je partagerai chapitre par chapitre 🙂

 

1  ~

« Alors, ma grande, prête pour ta rentrée ? Ton cartable est fermé ? Tu as ton autorisation de sortie du collège pour le soir ? »

Le regard malicieux de Jeanne Darrigue-Espié contraste avec celui que lui lance alors sa fille, oscillant entre le vert empire, comme dirait sa mère, et le noir suie de cheminée.

— Maman, si tu pouvais m’épargner ton humour aujourd’hui, franchement, ça me soulagerait.

La femme rousse qui râle contre sa mère se débat également avec les lacets de ses Stan Smith blanches.

— Jeans, basket et tee-shirt tête-de-mort ? Ma petite chérie, je crois que tu vas nous faire enfin ta crise d’adolescence !

— Ce n’est pas une tête-de-mort, mais un Skull mexicain. Quant au reste de ma tenue, je ne vois pas ce que tu as à y redire, puisque c’est le même style depuis des années. Et ces lacets !!! Je n’arrive pas à les défaire !

 

Sa mère, sans se départir de son demi-sourire, se penche, démêle en un tour de ses doigts noueux les cordes récalcitrantes, les renoue avec la même rapidité. Une mèche blanche tombe sur son visage, que sa fille s’empresse de repousser en l’aidant à se relever. Les yeux brillants, elle serre ce petit bout de femme dans ses bras. Cette dernière laisse alors son sourire disparaitre.

« Je suis fière de toi Claire. Tellement fière. Elle l’est aussi, tu sais. Je sais qu’elle ne te quitte jamais ».

Les yeux embués, Jeanne prend le visage de sa fille entre ses mains, essuie d’un revers de pouce les larmes qui coulent.

« Et puis bordel de quenouille, va te maquiller un peu. Certaines peuvent se permettre de pleurer, mais pas les rousses, tu as le teint d’une tomate pelée ! »

 

Elle se dirige vers le miroir de la salle d’eau. En effet, des taches rouges parsèment son visage d’une pâleur spectrale. Pour un peu, on la croirait atteinte de rougeole… Elle s’asperge d’eau glacée, remet un peu de rouge sur ses lèvres. Le mascara a tenu, lui. Du coin de l’œil, elle voit sa mère l’observer avec tendresse : 71 ans de force, de rires, de combats. Son roc. Sa mère.

 

— Papa revient quand ?

— « Quand est-ce que papa revient » serait plus adapté à une professeure de français… Après demain. D’ailleurs, il dîne avec l’enfoiré ce soir.

 

Elle prononce ces mots d’un ton acerbe. Dire qu’elle n’aime pas son ancien gendre est un doux euphémisme. Elle ne le supporte pas. Dès le départ, elle a détesté son air hautain et l’assurance de ceux qui savent, et ce même – ou surtout, quand ils ne savent rien. Pourquoi Claire était tombée amoureuse de lui reste le plus grand mystère de toute sa vie de mère.

Et maintenant qu’elle en est débarrassée, le Droit, avec un grand D comme Désillusion, continue de réunir cet imbécile avec son mari. Ce dernier voue une certaine tendresse à l’avocat et les joutes verbales qu’ils avaient eues alors que sa carrière glissait vers une retraite bien méritée. Malgré le divorce de leur fille, Pierre continue  d’entretenir une relation quasi filiale avec Antoine Romantin, au grand désespoir de la matriarche Espié.

« Si ça lui fait plaisir … Bon, c’est l’heure, la cloche ne va pas tarder à retentir » répond Claire avec un petit sourire. Elle attrape son cartable, son sac et embrasse sa mère. « Je ne rentre pas à midi » lui dit-elle dans un souffle. « À ce soir ma douce » lui murmure Jeanne.

 

Sans se retourner, Claire s’engouffre dans sa Honda Civic aussi blanche que son esprit est sombre.

 

Jeanne regarde le véhicule s’engager sur le chemin de Bellevue. Cette rentrée a un goût amer: elle ne sait s’il s’agit d’une victoire ou juste d’un pansement sur une jambe de bois. Elle a peur pour sa fille, cette rousse aux yeux marron-vert capable de passer des nuances les plus sombres à un émeraude étincelant. Elle a 45 ans, mais reste sa toute petite. Leur relation est un exemple d’échanges mère / fille, teintée de disputes, de mots qui montent, de portes qui claquent, de regards complices, de respect et d’amour.

 

5 ans. Cela fait maintenant 5 ans que Morgane, la chair de sa fille, s’en est allée, violemment.

 

Les 2 premières années, Claire a quasiment coupé les ponts avec ses parents, refusant leurs appels, leurs visites. C’est à peine si elle leur parlait à Noël. Elle maigrissait à vue d’œil et Jeanne savait qu’elle n’avait alors qu’une envie, rejoindre sa fille. Et puis un jour de février, elle était arrivée à Fonsorbes, 2 valises dans le coffre. Elle n’avait pas dit un mot et c’était une femme à bout de souffle, à bout de vie qui s’était réinstallée dans sa chambre de jeune fille. Jeanne l’avait vue s’effondrer encore plus alors qu’elle pensait que le fond était déjà atteint. Elle s’était imaginée à maintes reprises la retrouver morte, un matin, son cœur ayant fini par exploser de ce trop-plein de douleur. Mais elle s’était accrochée et a trouvé, un matin, la force de se lever et avancer. C’était il  y a 3 ans.

 

Elle n’avait jamais parlé de ce qui l’avait ramené ici, ni pourquoi elle avait coupé les ponts avec son maintenant ex-mari. Ce dernier a tout tenté : les appels, les cris devant la porte de la chambre qui restait obstinément close, les courriers. Le divorce a finalement été prononcé au bout de 2 années de procédure que Jeanne n’aura pas cherché à comprendre. Elle ne sait ce qui a provoqué cette rupture brutale, mais elle ne pardonnera jamais.

 

~     2     ~

 

Le parking est déjà plein. Il faut dire que pour un collège de 450 élèves, il n’est pas très grand, avec ses longs couloirs réservés aux nombreux bus scolaires. Après un premier tour, elle se dirige finalement sur le parking du city, lieu fréquenté avec assiduité par tous les jeunes sportifs de Cantelauze : un terrain de basket ou de football version cage en fer : les collégiens s’y retrouvent, parfois pour jouer, parfois pour passer le temps, souvent pour exhiber leurs techniques hasardeuses qui ravissent les yeux de jeunes admiratrices dont le regard oscille entre les muscles naissant des collégiens et leur smartphone greffé dans la main. Nombreux véhicules sont déjà posés çà et là au mépris même des règles basiques de courtoisie : il est difficile de serpenter entre eux sans risquer d’y laisser un rétroviseur, ou pire un morceau de carrosserie.

C’est en soupirant et le regard s’assombrissant que Claire enfile sa voiture blanche entre un rocher et une Fiat Panda, dont elle espère  que le ou la propriétaire ne dépasse pas les 30 kilos, sinon il ou elle aura du mal à ouvrir sa portière pour se glisser dans l’habitacle.

 

Une heure avant l’ouverture des portes, des groupes de parents et d’enfants sont déjà disséminés devant l’établissement. Bien qu’elle fasse partie de ces personnes qui ne supportent pas le retard, Claire est toujours aussi surprise de la capacité de certains parents à se créer inutilement du stress. Elle les voit arpenter le devant du collège, qui fumant une énième cigarette, qui surfant sur son smartphone, qui recoiffant une progéniture dont les yeux ont déjà dû compter une cinquantaine de fois le nombre de gravillons sur le trottoir. Une heure avant l’ouverture des portes. 60 minutes à se demander si le gamin aura la chance d’avoir le meilleur prof de math du collège. 3600 secondes à espérer pouvoir se glisser au premier rang de la réunion parents profs qui précède la rentrée effective.

 

Claire lance un léger « bonjour » qui ne reçoit aucune réponse, appuie sur l’interphone et s’engouffre dans le collège. Alors qu’elle referme la porte, un homme tente de la forcer, l’épaule engagée dans l’embrasure, l’empêchant de fait de se fermer.

— Je fais rentrer mon fils, je n’ai pas le temps d’attendre. Je le laisse avant de partir au travail.

— Désolée Monsieur, cela ne va pas être possible. La rentrée est à 9h00. Il n’y a aucun personnel pour gérer votre enfant d’ici là, il ne peut donc rester dans l’établissement, vous m’en voyez navrée. 

Claire fixe l’homme sans sourciller. L’individu fait une tête de plus qu’elle, mais ne l’impressionne guère. Elle a gardé de ses années parisiennes dans le cabinet de son ex-mari une certaine maitrise de ses émotions. Se retrouver face à de jeunes délinquants de cité cherchant dans une provocante parade de séduction hasardeuse à attirer invariablement son attention, et le regard braqué essentiellement sur ses seins (Eh la meuf, j’viens voir ton patron, t’es bonne on sait pourquoi il t’a choisi), l’a préparé à affronter n’importe quel énergumène.

 

«  Écoutez, je connais parfaitement l’immobilisme de l’Éducation Nationale et sa capacité à ne vivre que pour des horaires qui sont en totale inadéquation avec une véritable vie professionnelle. Mais ça, j’imagine que cela vous dépasse. J’ai un rendez-vous un tout petit plus important qu’une réunion avec votre caste professorale. Je savais qu’en Province le rythme était lent, mais à ce point… Vous ne voulez pas le laisser entrer ? Peu importe, Lohan restera dehors ! »

 

Sans même  laisser le temps à Claire de répliquer, il tourne les talons et repart sans un regard pour le jeune garçon qui, jusqu’à présent était caché derrière l’imposante présence de son père.

 

Banal. Tel est le premier adjectif qui vient à l’esprit lorsqu’on le regarde. Discret, presque transparent, semblent également être des termes adéquats pour le décrire. Une tignasse blonde en pleine rébellion, un regard gris fuyant, une taille moyenne, des baskets Jordan qui paraissent avoir fait le tour du monde, un short qui a dû les suivre, un tee-shirt noir orné d’une virgule dorée qui fait fureur sur les parquets de basket, un sac eastpack soudé sur de frêles épaules.

 

Un timide « bonjour » rompt le silence qui s’est installé après l’esclandre paternel.

 

— Bonjour Lohan, on ne va pas se laisser perturber par ce petit éclat de voix, viens, on va rejoindre d’autres élèves et tu entreras avec eux.

— Ça se prononce Lohan-E.

— ah pardon, j’ai du mal entendre

— Non. Mon père n’aime pas mon prénom, c’est maman qui l’avait choisi alors il le prononce mal. Mais elle le prononçait bien, elle, à la bretonne.

 

Il a prononcé tout cela en un souffle, le regard baissé. La tristesse de ce garçon touche Claire plus qu’elle ne le devrait. La respiration coupée, elle entraine le jeune adolescent vers le city, déjà pris d’assaut par un groupe d’apprentis basketteurs prêts à en découdre.

 

— Les jeunes, je vous présente Lohan, il est nouveau à Fonsorbes, merci de l’accueillir comme il se doit. Et merci également de ne pas être en retard lors de l’ouverture des portes. Il y a un fort risque que vous deviez me supporter cette année, évitez de me contrarier dès le premier jour.

Tout en repartant en direction du collège, elle jette un regard sur ce blondinet si triste. La magie de la jeunesse et celle du sport opèrent doucement : on lui parle, il pose ses affaires, attrape une passe, dribble, tire, sourit.

 

Elle tente une entrée discrète dans la salle des professeurs noyée dans un brouhaha bruyant insupportable, mais un cri perçant anéantit ses rêves de discrétion.

« Enfin te voilà ! Je commençais à me demander si tu ne séchais pas ton premier jour. Bonjour sublime rousse ! Et alors ? Belle, on dirait un nom inventé pour elle non ?». Une sculpturale noire de près d’un mètre quatre-vingt, aux jambes aussi longues que dénudées s’accroche à son cou et l’embrasse avec vigueur. « Mesdames, et surtout vous Messieurs, je vous présente la divine Claire Espié, professeure de français de son état et la meilleure soeur dont on puisse rêver ! Deux célibataires de notre acabit dans le collège cette année, on va vous mettre la misère ! Il va y avoir du sport, moi je vous préviens ! »

Etre rousse n’a pas que des avantages, c’est certain. La rougeur qui se déploie sur le visage de Claire ne passe pas inaperçue, placardant sa gêne à qui veut bien la voir.

« Ne t’inquiète pas Claire, cela fait 10 ans que l’on supporte Sam, nous ne sommes absolument pas surpris et encore moins choqués. Et le petit jeu de tous les collègues est de relever les paroles de chansons qu’elle utilise en une journée : le vainqueur a droit son repas offert le premier samedi du mois ! Heureuse en tous cas de voir que la réunion de pré rentrée ne t’a pas effrayée ». Johanna Mériel, la star des profs de Maths comme la surnomment affectueusement ses collègues, l’embrasse chaleureusement. S’en suit la tournée des bonjours dont Claire n’est guère adepte. Embrassades, tentative de retenir tous ces prénoms et les associer surtout aux bons visages, une épreuve incontournable dont elle tente de se sortir comme elle le peut.

 

De très jeunes professeurs se tiennent à l’écart, une meute en observation. Sans doute fraichement sortis de leur cursus universitaire avec comme seule expérience une année après le concours. Ils savent très certainement quoi dire à une classe, la théorie n’a pas de secret pour eux, seul le comment-transmettre leurs connaissances reste un monde inexploré.

Spontanément, Claire se dirige vers eux.

« Première année à Cantelauze ? » demande-t-elle dans un sourire.

—  Première année tout court, autant dire que je ne brille pas ! ». La jeune femme qui avoue son inexpérience tremble littéralement, sans qu’elle puisse se cacher derrière la température, très clémente, de ce début de septembre. « Je m’appelle Lorie, je suis prof de math chez les 6ème D et 4ème E ».

Les 3 autres jeunes personnes autour d’elle, 1 garçon et 2 filles, sourient timidement.

Les présentations s’enchainent. Marianella est prof de SVT, Julien d’anglais, Sarah d’histoire-géographie.

Un homme s’avance vers le petit groupe : souriant, il possède un physique dont on devine qu’il fera tourner les têtes de ses futures collégiennes. Et à en juger par le regard appuyé de la bouillonnante africaine qui vient de les rejoindre, cette plastique semble pouvoir troubler jusque dans le rang de ses collègues ; il ne semble pas impressionné, au contraire des autres jeunes professeurs.

— Salut Thibaud, bonjour les jeunes, prêts pour le grand bain ?

Elle ne lâche pas le jeune homme du regard, ce dernier soutient le sien, un demi-sourire accroché à son visage.

Ce duel de regards est interrompu par l’entrée de Frédéric Coulon, proviseur de l’établissement : la petite cinquantaine fièrement portée, il a le regard rieur et l’assurance de l’expérience. Des cheveux poivre et sel coupés très courts et une paire de lunettes d’un bleu électrique lui confère à la fois force et bienveillance. Il adresse un discret sourire à Claire avant de hausser le ton afin de couvrir le brouhaha ambiant.

 

« Bonjour à tous ! Comme vous le savez, la répartition des professeurs principaux n’a pas pu être faite lors de la pré-rentrée, cela va être chose faite juste avant de prendre vos classes. Désolée de ce retard bien indépendant de ma volonté. Cette année, nous avons souhaité favoriser l’expérience pour attribuer ces postes aux classes de 6ème.  C’est une étape importante pour toutes ces hormones sur pattes, je vous souhaite bien du plaisir à toutes et tous.

Les 6ème A héritent de Johanna, les B de François, les C de Anne Pélordet, les D de Anne Blain, les E, notre section sportive, de Claire Espié, les F…….. »

 

Claire n’écoute pas la suite. Ce n’est pas une surprise, le proviseur l’avait informée de sa décision de la promouvoir, déjà, professeure principale. Son inexpérience dans cette profession serait vite effacée par son expérience de vie, lui avait-il affirmé. Il a confiance en elle, qu’elle ait confiance en lui et tout se déroulera pour le mieux.

 

Elle épluche les noms de ses 27 élèves qu’elle suivra tout particulièrement cette année.

 

Lohan Plaisancier.

 

Le nom de ce jeune blond au regard si triste y est inscrit.

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