Claire – Chapitre 3

By | 17 septembre 2019

bon… pour ceux qui ont suivi, il y a quelques semaines les deux premiers chapitres ont été postés. Je te le donne en mille, là, c’est le 3ème qui arrive ! c’est dingue comme je peux être organisée quand même …!
Bonne lecture ! 

 

Elle n’a pas vu passer la matinée. Elle est restée avec ses élèves à distribuer les livres, parler du rythme tellement nouveau du collège, visiter l’établissement, discuter de l’emploi du temps.

Cette classe semble prometteuse. 27 élèves,  12 filles, 15 garçons, la moitié appartenant à la section basket du collège leur permettant une pratique importante de cette activité qui rythme leur journée autant que les jeux vidéos dont ils parlent avec passion avec moult gestes et démonstration de force pendant les intercours.                             

Les filles semblent plus discrètes, se rassemblant en petits groupes, jetant des coups d’œil à leurs collègues masculins. À coups de gloussement et de jeux de cheveux, des amitiés naissent au son des ballons qui s’écrasent sur le cercle, frappent le bitume.

 

La pause méridienne arrive avec un épuisement qu’elle redoutait ce matin. Claire veut s’éloigner du collège, ne souhaite pas déjeuner avec ses collègues : « une course pour ma mère, désolée, la pauvre a du mal à se déplacer ». Elle se détourne du regard appuyé de Samaha, cette dernière la connaissant suffisamment pour ne pas croire un traitre mot de l’incapacité de marcher de la matriarche Espié. Mais avec la pudeur que seuls près de 40 ans d’amitié peur créer, elle lui offre un sourire entendu. Son « pas de retard ou tu te retrouveras chez le CPE » fait rire l’assemblée des profs présents. Le sourire qui l’accompagne lui sert le cœur. Claire attrape son sac, pose une bise sur la joue de son amie et s’empresse de rejoindre son véhicule.

 

Enfoncée dans son siège, les mains sur le volant, elle ne parvient pas à démarrer. Le regard dans le vague s’embue, les bras tremblent, la mâchoire se crispe. Elle finit par tourner nerveusement le contact et dans un crissement de pneus laisse derrière elle le collège, tentant de fuir le désespoir qui s’abat.

 

Durant plusieurs minutes, elle conduit en automate : ce sont ses habitudes qui la guident, elle n’est plus vraiment là : feu rouge, je m’arrête. Vert, je redémarre, j’accélère, première, seconde, troisième, clignotant, rond-point en face, j’accélère, 50, 60, 70, 80, village, je ralentis, je tourne à gauche. Un parking désert. Elle s’arrête. Le visage entre les mains, elle laisse les larmes s’écouler. Les sanglots secouent son corps, puis lentement l’emmènent en 2012, jour de rentrée de Morgane.

 

— Maman, j’ai pas envie d’y aller … Tu serais totalement capable de me faire l’IEF, je ne suis pas chiante quand même !

— Morgane chérie, mets des baskets. J’aimerais autant que possible ne pas devoir te trainer par les oreilles. Ou par les cheveux. Quant à l’instruction en famille… comment te dire … Tu ne supportes déjà pas que je glisse un œil dans tes cahiers, alors imagine si je devais en plus te les faire écrire ! Je pense en outre que ton père deviendrait encore plus désagréable, si tant est que cela soit possible, si nous passions d’avantage de temps ensemble…. Tu sais qu’il serait capable de demander le divorce et même de déposer une requête !

—  Alors ce serait la cerise sur le gâteau. Et on s’en fout de lui ! Allez maman…

 

Elle se souvient de cet instant comme s’il venait de se dérouler. Elle avait tendu la main et fait mine d’attraper la chevelure de sa fille qui oscillait entre le rouge et le orange, l’alizarine et le corail aurait précisé sa mère, résultat d’expériences capillaires aussi peu concluantes qu’esthétiques. Sa fille l’avait évitée avec l’agilité d’un chat et lui avait tiré la langue dévoilant un piercing noir.

— Morgane, tu exagères ! Si ton père le voit, il va encore exploser …

— Je t’ai dit qu’on s’en fichait maman ! Et je pourrais me faire tatouer l’ensemble du corps qu’il ne le remarquerait même pas. Ça pourrait être l’occasion de le tester ? J’ai vu un salon de tatouage très professionnel et si tu veux on pourrait …

— N’y compte même pas !

Elle avait à son tour tiré la langue à sa fille et c’était dans cette atmosphère  détendue qu’elle l’avait accompagnée à son premier jour de cinquième.

 

Elle ne savait pas qu’il s’agirait de sa dernière rentrée.

 

Claire tremble. Cela fait 20 minutes qu’elle est arrêtée sur ce parking. L’habitacle de son véhicule est une fournaise, mais ses dents claquent comme en plein hiver. Elle sent monter la crise d’angoisse. Plus d’un mois sans en faire et c’est le moment choisi par sa vieille amie pour réapparaitre. Ses muscles se crispent. Sa respiration se fait saccadée. Elle ne parvient pas à trouver son souffle, elle s’étouffe à tenter de prendre des bouffées d’air brûlant. Elle voudrait ouvrir sa portière, hurler qu’on l’aide, mais elle ne le peut pas. Elle assiste, impuissante, à la contorsion de son corps qui se recroqueville sur lui-même, la poitrine la brûle, des points noirs apparaissent devant ses yeux, elle se sent partir.

 

La portière s’ouvre brutalement. Des mains la tirent hors de la voiture. Elle se retrouve assise au sol, à haleter et pleurer. « Ma chérie, ça va aller, calme toi, écoute ma voix, ne pars pas ». Elle n’y arrive pas, pleure de plus belle. Elle entend la voix demander de l’eau sur une serviette. Elle sent la fraicheur d’un linge humide sur sa nuque, des caresses sur son dos. Elle sent des bras qui l’entourent et qui la berce lentement, jusqu’à sentir ses muscles se relâcher, sa respiration se calmer. Seules ses larmes ne semblent jamais pouvoir se tarir. « Je n’y arriverai jamais, elle me manque trop ».

La voix ne répond pas, continue de la bercer. Elle s’est blottie contre le dos de Claire, les bras autour de son corps, le menton posé sur le haut de sa tête. Elle lui chante une chanson dans sa langue natale : le sénégalais a toujours eu le don de l’apaiser. Elle la sent progressivement lâcher prise, sa respiration devient régulière, puis lente. Samaha regarde l’homme qui l’a accompagnée. Il acquiesce à une question qui n’a pas été posée : « elle s’est endormie ».  

 

La tête vide, elle peine à ouvrir les yeux, ne se souvient pas être sortie de sa voiture. Elle sent la chaleur d’une main sur son front,  qui la berce au son des vaguelettes du lac tout proche qui s’écrasent contre la berge. D’un coup, elle se rappelle et tente de se relever avant qu’un vertige n’anéantisse ses désirs de départ.

— Tout doux ma beauté, la crise a été violente, tu sais comment tu te sens après ça.

— Sam ? Pourquoi tu es ici ? Il s’est passé quoi ?

— « Il s’est passé quoi » ? Tu sais ce que Jeannette te dirait ? « On ne parle pas français de cette manière quand on a un don pour l’enseigner ! ». Nous t’avons suivie lorsque tu es sortie de la salle des profs. Ton attitude ne me disait rien de bon. Il semblerait que j’ai eu raison. Comment te sens-tu ?

— Vidée. Je ne sais pas ce qui m’arrive. J’étais heureuse de commencer ce matin tu sais, je me sentais prête, je croyais que je le pouvais. Bon sang Sam, je n’y arriverai jamais.

Des larmes coulent à nouveau, ses épaules tressautent au rythme des sanglots.

— Viens, on va marcher un peu.

 

Samaha aide la jeune femme rousse à se lever. Cette dernière sent une main qui la soutient de l’autre côté. Thibaud, ce prof de sport rencontré il y a quelques heures à peine, lui a pris le bras gauche pendant que son ami d’enfance lui a saisi la main droite. Il lui sourit sans un mot, de ce sourire de celui qui sait, ne demande rien, mais est là.

 Le lac de Bidot est désert, quelques oiseaux planent çà et là. Les berges ont été tondues il y a peu et le petit tour ne leur prend qu’une demi-heure. Sans un mot, sans toutefois que ce silence ne soit pesant, ils marchent, côte à côte. Soutenue dans un premier temps, Claire se redresse petit à petit alors que quelques couleurs apparaissent sur son visage diaphane.

— Sam, je t’aime. Thibaud, je suis désolée que notre rencontre se soit déroulée de la sorte.

— Mon Dieu, la rouquine qui parle de sentiment, il va neiger je pense, lui rétorque son amie. Moi aussi, je t’aime. Ce soir, je te ramène à la maison : Papounet étant à Paris, on va pouvoir médire sur nos nouveaux collègues, voire parler de la plastique avantageuse du prof de sport.

L’homme alors interpelé hausse un sourcil avant d’afficher un sourire quelque peu moqueur.

« Mademoiselle Diakoumpa vous êtes incorrigible : il se pourrait que je parle ce soir à mon chat de la langue acérée de notre Conseillère principale d’éducation,  lance-t-il alors, nullement dérangé par ces allusions sans retenue sur sa plastique.

 

Claire sourit. Elle apprécie la délicatesse de Thibaud qui ne pose pas de question, l’exubérance de sa soeur qui en pose dix fois trop.

 

Alors qu’ils arrivent au parking, Samaha se dirige vers la voiture de Claire et s’installe côté conducteur. « Hors de question que tu conduises ! ». Elle peine à s’installer derrière le volant, ses genoux heurtant ce dernier, ce qui conduit Claire à se voir affublée de noms d’oiseaux aussi variés que « Courte sur patte », ou « kirikou de Cantelauze ». Pendant plusieurs minutes, aucune des deux amies ne parlent et c’est Claire qui brise le silence : « je suis désolée Sam, je ne voulais pas t’imposer encore ça, je ne sais ….

— ARRÊTE ! M’imposer quoi ? La douleur d’avoir perdu ta fille ? Tu crois que je ne comprends pas ? Tu es plus qu’une sœur pour moi, Morgane était ma filleule, je l’ai aimée autant que si je l’avais portée. Je ne vais pas comparer ta souffrance à la mienne, je ne saurai jamais quel part de ton cœur est parti avec elle. Mais il n’y a pas un jour où je ne pense à elle. Il n’y a pas un collégien qui ne me rappelle sa joie de vivre, il n’y a pas une injustice que je ne l’imagine combattre. Il n’y a pas un piercing, une mèche de couleur indéterminée qui ne me fasse me retourner en ayant envie de hurler Morgane tu es là ! Ce n’était donc qu’un cauchemar ! Je souffre à chaque fois que je pense à elle. Et toi, tu devrais faire semblant que non ? Arrête de t’excuser et de penser que tu doives faire en sorte que tout va bien parce que le temps s’est écoulé. Le temps, il a fait quoi d’autre à part imprimer ce putain de manque dans ton ADN ? Le temps il te fait juste penser à elle encore plus fort, à son anniversaire, à Noël, aux vacances et à cette saloperie de rentrée de merde où tu as passé 4 heures entourée de gamins qui ont presque l’âge de Morgane quand elle est morte. Arrête de penser que tu m’imposes quoi que ce soit….

 

S’il te plait ».

 

Les derniers mots se brisent dans le silence de la voiture. Les mains crispées sur le volant, Samaha tente de reprendre ce calme qui ne la quitte habituellement jamais. Aucun mot n’est échangé, juste la main de Claire qui se pose sur l’épaule de son amie. À l’approche du collège, elle ne peut s’empêcher de soupirer. « C’est partie pour la quête de la place perdue » raille-t-elle en haussant les yeux. « Sauf si intelligemment on se gare sur la parking des enseignants » lui susurre Samaha d’une voix teintée de sarcasme.

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.